Episode 1 : Famille - Partie 1


Vous est-il arrivé d'élaborer une vengeance ? Ou, vous demanderait-il, si vous avez déjà ressenti la violente douleur d'avoir perdu une personne que vous aimiez le plus au monde ? Il ne vous parlerait pas d'une séparation. Non, il vous parlerait d'avoir vu l'homme que vous aimiez se faire trancher la gorge devant vos yeux ? Que feriez-vous, après un coma de six mois où, vous ressassiez cet instant ? Lui, il  le savait.

Alec Dévaut revivait chaque jour cette seconde où dans le regard de son amant, impuissant, il l'avait vu mourir. Aujourd’hui, après trois années d’absences, il ne rêvait que d’une chose : exterminer la bande de Kerwin à sa manière. Il avait tout planifié. Tout calculé. Il ne ratait aucun de leurs déplacements, les suivant chacun à leur tour comme une ombre. Il savait tout de la vie minable de ces hommes : de la putain qu'ils baisaient aux petits malfrats qu'ils tabassaient. Tout. Durant une année, il avait acheté, rénové et installé plusieurs petites bases pour se dissimuler facilement. Vint ensuite un entraînement rigoureux et journalier parce que , bientôt, il allait pouvoir se venger de Kerwin !

Ancien flic, il avait immédiatement quitté son poste après son rétablissement. La ville semblait appartenir à un gang organisé et personne n’était parvenu à rétablir l'ordre, même pas la police. La nuit, elle était aux prises d'un seul homme : Kerwin Judas. Un puissant homme qui avait su faire respecter une loi : la sienne. Chaque personne qui se mettait en travers de sa route, il l'éliminait. C'était clair, simple et sans appel. Bien sûr, un homme tel que lui ne se salissait jamais les mains. Son bras droit, Fred Harle, s'occupait de tout nettoyer.

La ville était comme perdue. Livrée à un groupe d'hommes qui voyait en elle, leur territoire. Mais, à partir d'aujourd'hui, sur le haut d'un toit, Alec observait de ses yeux bleu nuit la rivière de lumière. Tel un immense lac parsemé de scintillement, le côté sombre de la ville aurait dès ce soir un nouveau rival : Eagle. La respiration régulière, il ferma ses paupières et laissa le souffle frais de l'automne glisser entre sa longue veste noire et sa tenue ténébreuse. Pour celui qu'il avait longuement aimé, il détenait une liste de toute la bande… une vingtaine de noms et, à partir de cette seconde, ils étaient tous condamnés.

Le regard extrêmement mauvais, il contemplait ce qui allait devenir son terrain de jeu. Le vent balayant ses cheveux bruns, il était prêt à commencer la chasse. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire conquérant, il ne devait plus avoir de pitié. Alec, à son avantage, était considéré comme mort. Il avait bien travaillé sur son identité : il était personne, juste une ombre errante, une faucheuse destinée à effondrer le monde de Kerwin.

Dans un immeuble abandonné, au sous-sol, il avait tout aménagé pour y vivre pendant qu'il ferait ce qu'il avait à faire. Il entra dans son petit appartement pour seulement saisir un paquet de photos compromettantes sur sa première victime : Fred Harle, le bras droit de Kerwin. Cette crapule aimait les parties de jambes en l'air. Il n'y avait rien de mal à cela mais, pour Alec, quand l'homme envers lequel une confiance sans failles s'était longtemps installé couchait avec une des maîtresses préférées du grand boss, qu'est-ce que cela donnerait ?

Marchant dans les rues sombres de la ville, il prévoyait de faire subir à sa seconde victime ce que cette dernière avait osé faire à son amant. L'obscurité du monde avait peut-être une âme emplie de noirceur mais, la sienne était devenue encore plus sombre. Ces fils de pute avaient arraché de sa vie le seul être qu'il avait chéri de son cœur.

Arrivé devant une vieille bâtisse, il monta par les escaliers extérieurs pour atteindre le toit. Un 9 mm à la ceinture, il le traversa jusqu'à l'autre côté et descendit à pas lent. Sa chaussure en vue de la fenêtre désirée, il baissa seulement son visage, faisant tomber ses cheveux bruns. Hector Manuel, seconde victime, était confortablement assis sur un canapé… Alec grimaça de dégoût en apercevant une putain en train de lui mastiquer le sexe.

Il ne devait pas réfléchir… non, plus maintenant qu'il s'était décidé à se lancer dans cette traque. Le visage déterminé, il mit ses lunettes noires et brisa rapidement la vitre d'un coup de poing ganté. L'arme en main, il fit taire le cri de la pétasse d'un coup gifle en pleine face avant de tendre son joujou devant le nez d'Hector. Ce dernier toujours assis, la queue à l'air libre, Alec lâcha un rire moqueur en relevant ses lunettes.

— Tu… bredouilla sa victime, toi ! Tu es…

— Mort, coupa-t-il en inclinant son visage, il semblerait que la faucheuse n'ait pas eu envie de me garder…

Alec, l'arme toujours pointée sur l'assassin de son amant, fit le tour du canapé.

— Imagines-tu ce que je ressens, là, à cette seconde ? susurra-t-il en empoignant de la main gauche la chevelure d'Hector,… tu m'as retiré la vie le jour où tu l'as tué…

Les larmes bloquées au bord des yeux, il ne le laissa pas répondre. Il lâcha son 9 mm, fit glisser son poignard de sa manche et… d'un coup rapide, il porta la lame aiguisée sur le haut du cou et lui trancha la gorge. À ce geste longtemps ressassé, un cri rempli de désespoir s'étouffa au fond de lui : cela ne lui rendrait jamais celui qu'il avait aimé…

Le souffle court, il ne devait pas trembler. Non, c'était eux les traîtres ! C'était eux qui arrachaient la vie des innocents. Il sortit les photos pour anéantir Fred puis, une dernière fois en remettant ses lunettes, il contempla le cadavre d'Hector. Il réajusta sa veste et reprit son arme quand, tout d'un coup, le bruit d'un vase brisé attira son attention.

Alec, fronçant des sourcils, n'avait pas prévu qu'il y aurait une autre personne. D'un pas rapide, il braqua son arme en donnant un coup violent à la porte en question. Le silence soudain ne le rassura nullement. Il chercha de sa main gauche l'interrupteur et alluma la pièce. Il brandit instinctivement son 9 mm sur le corps d'un homme, à première vue, blessé et à moitié nu.

— Qui es-tu ? tonna-t-il en restant méfiant.

Alec serra nerveusement sa mâchoire : devait-il l'abattre ? Le cœur palpitant, il ne voyait qu'un jeune homme blond recroquevillé contre un mur. Ce dernier, la peau recouverte de blessures bleuâtres, était purement apeuré. Sa raison lui dictait de le tuer mais, son traite de cœur lui murmurait de le sauver. Il lâcha un grognement en rangeant son arme puis, sans douceur, il l'empoigna par un bras en beuglant de le suivre ou il le tuerait…

Andrew, vingt ans, tressaillit lorsqu’il entendit le bruit d'une vitre cassée. Terrifié que son ravisseur ne revienne lui faire une leçon, adossé au mur face à la porte, il se plia en deux. Le corps tremblant et les muscles endoloris, il souffrait de ses coups perpétuels. Enfermé et traîné d'un appartement à un autre, cela faisait un an qu'il vivait ainsi. Il était l'atout de Kerwin. Une carte maîtresse qui savait jouer de ses doigts sur un clavier, un as qui pénétrait dans les fichiers interdits du système…

Aujourd'hui, trop fatigué, Andrew qui ne désirait que mourir avait dit non. Il ne voulait plus s'infiltrer dans les données que souhaitait Kerwin. Pour avoir osé répondre, il s’était retrouvé, ce soir, ici pour être brutalisé durant plus d'une heure. Alors, quand la porte s'ouvrit brusquement, il avait prié pour que cet inconnu l'achève. Recroquevillé sur lui-même et les yeux désenchantés, ses membres tremblaient avec force, entrechoquant les genoux l'un contre l'autre…

— Suis-moi et fermes-là ou je te tue !

Il étouffa ses gémissements de douleurs. Les jambes flageolantes, il distingua son bourreau étendu dans une mare de sang puis, en s'arrêtant à côté de l'homme vêtu de noir, il le regarda jeter une carte sur le corps. Le temps d'une seconde, il distingua l'image d'un aigle…

 *

Alec descendit jusqu'à la ruelle, suivi de près par le captif. Enervé contre lui-même, il posa son regard sombre sur ce dernier en cinglant :

— Déshabilles-toi !

La main droite saisissant son 9mm, il repoussa le blond contre un mur lorsque, à travers ses lunettes, il distingua trois ombres qui s'approchèrent d'eux. Le premier, fin mais qui semblait aussi agile que lui dans les mouvements, donna un coup violent contre sa main. Son arme vola jusqu'aux pieds nus de son protégé, s'il pouvait l'appeler ainsi.

Il se cambra en arrière, laissant un coup poing de son adversaire brasser de l'air avant de lui passer devant le nez. À cet instant, d'un geste rapide, il le saisit en le retournant brusquement pour le plier : le craquement d'un os brisé se fit écho à travers le cri d'effroi de sa victime ! Le temps d'apercevoir le deuxième qui brandissait une arme contre lui, à l'aide de son pied droit, il le repoussa violemment en lui décochant un coup contre le thorax.

Pendant que l’homme gisait à terre, il finit le premier en tirant brutalement sur le membre cassé. Le buste de ce dernier s'avançant devant lui, il le lâcha rapidement pour plier rageusement ses bras en arrière. Dans un mouvement d'air, il prit une profonde respiration et plaqua ses paumes contre la poitrine, décalant ainsi le rythme cardiaque de son adversaire.

Andrew, le regard paniqué, suivait l'homme en noir se battre contre les sbires d'Hector. Terrifié d'être à nouveau leur prisonnier, il s'enfonça dans l'ombre du mur et tenta de calmer sa respiration lente et extrêmement saccadée. Son sauveur semblait prendre possession de la rue à lui tout seul. Il était maître de ses gestes brusques et rapides. Il grimaça en entendant l'os se briser d'un coup sec puis, en voyant l'attaquant s'évanouir à terre, un espoir commença à naître au fond de lui.

Malgré ce sentiment, il avait peur… peur que Kerwin ne revienne pour lui. Tremblant comme une feuille, il souffrait encore de ses blessures. Pourtant il resta silencieux pendant qu’il observait son sauveur désarmer le second homme en ramenant la figure de ce dernier contre l’un de ses genoux. Il le vit flanquer un coup d'avant-bras tonique contre la nuque.  Deux sur trois !

Alec passa ses doigts sur sa bouche ensanglantée puis, en léchant sa lèvre blessée, il contempla le dernier homme qui braquait son arme dans sa direction. Il soupira en glissant une main dans une de ces poches intérieures à la recherche d'un petit shuriken. Lorsqu'il sentit une des pointes du bout de son index ganté, ses lèvres s'étirèrent d'un sourire mesquin. Un autre tir résonna en même temps qu'il envoya son objet tranchant. En le regardant s'avachir à genoux, Alec s'avança en le toisant froidement puis, en écartant l'arme d'un coup de pieds, il s'agenouilla en lui susurrant à l'oreille :

— Tu avertiras ton boss qu'il y a un nouveau en ville ! S'il te demande un nom, reprit-il en reculant son visage pour le contempler de ses yeux assassins, je suis Eagle,… et, tonna-t-il en claquant violemment la tête de ce dernier contre le mur, j'exterminerais toute sa bande d'enfoirées !

Il se releva et pivota vers le blond qui, en le faisant soupirer, dirigeait sa propre arme contre lui. Le regard effrayé qu'il apercevait ne l'empêcha pas d'arriver à sa hauteur et de reprendre son 9mm en peu de temps qu'il fallut à son protégé de souffler.

— À poil ! tonna Alec d'une voix ferme.

Andrew, les yeux ronds et brillants, n'eut pas le temps de répliquer que ledit « Eagle » comme il avait compris, déchira son haut. Très vite, les mains tremblantes, il finit lui-même par enlever son pantalon.

— J'ai dit à poil ! grinça Alec en ôtant sa veste longue pour la mettre sur le dos du jeune homme qui, enfin, retira son boxer, tu pourrais avoir un émetteur sur toi !

Alec souleva une plaque d'égout en l'invitant à descendre… Il commençait à regretter amèrement d'avoir écouté son cœur. Le jeune homme était tellement lent et… Il grogna en le voyant s'étaler de tout son corps contre la petite surface d'eau.

— Mhn… put-il seulement dire en le prenant directement comme un sac à patates,… ton nom ?

— … euh,… Andrew…

— Parfait ! Quand tu seras soigné, tu dégages !

En disant ces derniers mots, il le remit sur les pieds devant lui puis, le bras gauche calée sous le dos du jeune Andrew, il prit un petit spray dans sa poche et le gaza quelques secondes. Ce dernier évanoui, Alec le transporta jusque dans une planque qui lui appartenait. En marchand, il se félicitait de ses acquisitions qui lui étaient nécessaires pour pouvoir disparaître et réapparaître n'importe où dans la ville. Il arriva sous une plaque du centre-ville. Il monta, non sans aucune difficulté à la surface qui le menait dans une petite ruelle étroite qui, à son bonheur, était toujours vide. Il poussa une porte et s'engouffra dans la pièce.

Cette nuit, si l'obscurité avait été clémente pour Eagle, il savait qu'il venait de déclarer la guerre à Kerwin. Pour l'instant, tant que personne ne le reconnaissait, il avait encore quelques coups d'avance. S'en prendre aux hommes les plus importants de cette crapule était bien plus qu'une vengeance. Eagle souhaitait que ce dernier sache qu'il n'était plus le seul à régner en maître sur la ville. Sa vengeance ne faisait que commencer et il comptait bien éliminer toutes cette racaille. Il ne tolérait plus que les gens vivent dans la peur. Il ne supportait plus de voir des cadavres d'innocents et déformés par le temps parce qu'ils gisaient quelque part depuis quelques jours, voire des semaines.

Eagle pourrait se comparer à un héros qui délivrerait la ville de Kerwin mais ce n'était pas le cas. Il avait tellement de haine en lui qu'il n'avait trouvé que ce moyen pour l’attiser. De toute façon, il était déjà mort. Son âme était partie le jour où son amant avait été assassiné. Si son cœur lui jouait des tours, comme cette nuit, il savait qu'il ferait un faux pas et que cela lui serait fatal. Cependant, il n'était pas non plus un assassin. Il avait un objectif précis. Il n'était pas là pour faire du baby-sitting ! Alors, oui, le jeune homme devrait s'en aller s'il ne voulait pas se retrouver entre deux tirs.


Commentaires
* L'e-mail ne sera pas publié sur le site web.
CE SITE A ÉTÉ CONSTRUIT EN UTILISANT