Chapitre 5 / Affrontement


Arthur entendait les sanglots du jeune Emrys. Il ne voulait plus le blesser et, ce soir, il désirait rectifier tout ce malentendu. Face à la porte communicante de leur chambre et, en patientant que le jeune prince cesse ses pleurs qui lui retournaient le ventre, il osa frapper. La gorge sèche, il ne comprenait pas la raison de ce qui poussait son corps à trembloter. Il n'était pas un homme qui se laissait emporter par un quelle conque sentiment de regret mais, en se mordant piteusement une lèvre, il se demandait si, Merlin lui pardonnerait.

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N'obtenant aucune réponse, il posa docilement une main sur la poignée et, en soupirant d'appréhension, il poussa doucement la porte. Son regard s'attarda immédiatement sur les masses sombres. La scène qu'il visualisa eut, le temps d'une seconde, l'effet de lui poignarder le cœur . Une sensation inconnue lui enserra la poitrine car, les rayons de la pleine lune caressaient le visage des deux endormis. Le souffle coupé et, le pas chancelant, il s'approcha lentement en se convainquant qu'il n'y avait rien de mal à les voir... ensemble. Immobile, devant le lit, les tremblotements de ses membres se firent plus violents. Pourquoi ?

Le chevalier, torse nu, tenait entre ses bras son futur époux qui, d'un air reposé, avait une main sur l'une des hanches de Gauvain. Cette même sensation lui tordit à nouveau l'estomac puis, en respirant avec difficulté, la douleur remonta subtilement pour lui comprimer encore davantage le torse... Arthur secoua la tête en déglutissant avec nervosité lorsque, subitement, sa gorge fut prise d'une boule qui l'empêcha de reprendre un souffle régulier... En pleine panique, il rejoignit sa chambre en fermant rapidement la porte et, sans comprendre ce qu'il ressentait, il se jeta sur son lit en blottissant rageusement l'oreiller de Merlin tout contre lui.

L'oreiller, calé entre son visage et ses genoux, il s'obligeait à repousser la moindre de ces émotions qui tentaient par n'importe quel moyen de s'immiscer en lui mais, le corps tendu, il n'y parvint pas. Terrifié par cette agitation intérieur, il se rassit en posant une main sur sa poitrine. L'aimait-il ? Comment le pourrait-il s'il ne le connaissait que depuis quatre jours ? Comment, ce prince, réussit-il à percer son âme ? Le corps secoué, il se leva pour dégourdir ses jambes et, comme s'il manquait d'air, il sortit rapidement de sa chambre. La tête envahie par la vision de Gauvain et de Merlin, il se hâta sans regarder où il allait.

Sous le ciel étoilé, au milieu de la cour, il s'assit sur le rebord de la fontaine. Il ferma quelques secondes ses paupières et, encore tremblant, il se maudit d'avoir si mal agi envers le prince d'Albion.

— Sire ? entendit-il en levant son regard sur Léon qui prit place à ses côtés, vous ne dormez pas ?

— J'avais besoin de prendre un peu l'air,... bredouilla-t-il en fixant le sol.

— Dites-moi ce qui vous tracasse ? demanda son ami.

Arthur hésita un moment à discuter de ce qu'il ressentait mais, il avait besoin d'une épaule pour tout assimiler, alors, il se jeta à l'eau.

— Comment savez-vous que,... bafouilla-t-il en se tordant les doigts entre eux,... vous aimez une personne ?

Il sentait le rouge lui monter aux joues et, presque honteux de poser la question, il détourna son regard à l'opposé de son ami qui lui répondit :

— Je ne peux pas répondre pour vous, commença-t-il,... mais, pour ma part, je ne cesse de penser à la personne qui a pris mon cœur ,... c'est comme si, toute ma vie, je l'avais attendu et,... de la savoir si proche sans pouvoir la prendre dans mes bras,... tout cela n'est qu'une horrible torture,... même si, je sais qu'elle n'est pas loin,... j'ai l'impression d'étouffer si elle ne revient pas auprès de moi,... elle est mon souffle et,... pour elle, sans hésitation, je lui donnerais ma vie...

Arthur aimait bien sa façon de lui dire ce qu'il éprouvait pour Gauvain car, il était certain qu'il s'agissait de cet homme.

— Pourquoi me demandez-vous cela ? reprit Léon en lui posant une main sur son épaule.

— Je vais vous paraitre,... commença-t-il avant de soupirer,... je crois que je,... je m'attache à Merlin,... finit-il par dire en croisant le regard noisette de son ami.

Un rictus de désolation se dessina sur les lèvres du chevalier qui, en se les pinçant, lui murmura en se levant :

— Sire,... ne vous leurrez pas,... demain, Merlin a demandé une audience auprès de vos parents...

Les doigts de la main droite sur les coins de ses yeux, Léon n'arrivait pas à comprendre son prince. Ce dernier n'avait rien fait pour montrer la moindre affection à son futur époux et, là, à cet instant, il lui disait qu'il s'attachait à lui. L'amour rendait-il les gens aveugle ?

— Bien,... répondit seulement Arthur en repartant en direction de sa chambre.

Le chevalier le suivit de son regard et, sans savoir quoi lui répondre, il sentit dans la voix de ce dernier une tristesse qui, pour la première fois, semblait sincère.

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Merlin ouvrit son regard bleu sur le visage endormi de son ami et, en le regardant, il ne souhaitait qu'une chose : devenir aussi fort que lui. Il n'avait plus envie d'être ce garçon que les gens consolaient. Le cœur lourd, il se prépara en se disant que c'était la meilleure chose à faire et, plus il y

pensait et plus les images de cet avenir le poursuivaient. Une fois prêt, il réveilla son ami et, en prenant un air distant, il lui chuchota :

— Je te laisse te vêtir, je vais à la rencontre de mes parents...

Il quitta le lieu si vite que Gauvain n'eut pas le temps de lui répondre. Merlin n'avait plus besoin qu'il le conseille, il savait ce qu'il devait faire.

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Dans la salle du trône, le couple de souverain de Camelot prirent place sur leurs sièges respectifs tandis que les parents de Merlin se postèrent sur le côté du roi Uther. Lorsqu'Arthur pénétra dans la pièce remplie de monde, un sentiment d'insécurité parut le prendre sur tout le corps. Le pas lent, il s'approcha de son siège en saluant cordialement ses parents et ceux de Merlin. Il tentait de garder un semblant de bien-être mais, au fond de lui, il sentait la fin d'une alliance. La gorge aussi nouée que son cœur se serrait, il n'osa pas lever les yeux vers celui qu'il avait fait souffrir.

Merlin, au centre, s'avança et, le visage sérieux, il commença :

— Sire, comme il a été précisé lors de l'accord entre le royaume d'Albion et du vôtre, je demande l'annulation du mariage.

Arthur n'aurait jamais cru que ces simples mots lui briseraient le cœur et, en plantant enfin ses yeux dans ceux de Merlin, il y lut une telle rage contre lui qu'il sentit un vent d'hiver lui caresser violemment le dos. Il ne faisait plus attention aux regards scrutateurs de l'assemblée et, comme une étrange habitude, dans un silence où le temps parut se suspendre, il ne voyait que Merlin. Un Merlin qui ne cachait pas sa colère aux fonds de ses yeux teintés d'un noir ténébreux.

— Arthur ? coupa son père, es-tu en accord avec sa décision ? demanda-t-il pour confirmer à l'assemblée que leur choix était commun.

Le jeune Pendragon se redressa et, d'une voix qu'il se voulut détacher, il répondit en fixant le jeune Emrys :

— Oui, père...

Le reste de la matinée sembla se dérouler si vite qu'Arthur sentit une effroyable sensation d'avoir commis le plus terrible des actes. Il serrait durement sa mâchoire car, après tout, c'était ce qu'il avait toujours voulu. Mais, au pas de la fenêtre de sa chambre, il regardait la famille de Merlin partir de son royaume. Lorsque sa carriole disparut à l'horizon, à cette seconde, ses yeux s'embuèrent si brusquement que des larmes dévalèrent sur ses joues. Une douleur qu'il ne comprenait pas lui comprimait tellement la poitrine que des sanglots s'échappèrent de sa gorge. Il ne pleurait pas,... non, jamais, il ne se permettait ce genre d'attitude, ce n'était pas lui... En tentant de se reprendre, il passa rapidement une main sur son visage et, en la ramenant face à lui, il la fixa en ouvrant son regard en grand pour découvrir les perles que Merlin réussit à lui soutirer.

La douleur,... elle s'immisçait en lui et, comme si cela ne suffisait pas, ses jambes ne le maintenaient plus. En tombant à genoux, pour la première fois depuis si longtemps, il dissimula le visage ravagé de larmes derrière ses mains. Des cris incontrôlables franchirent de sa gorge tiraillée et, sans arriver à les arrêter, il les étouffa d'une main. La tête basculée en avant et les paupières plissées, il sentait la plus terrible des souffrances saisir inévitablement tout son être. Ses muscles se tordaient à chacun de ses hoquets tout comme ses lèvres qui vibraient au gré de ses pleurs.

Les yeux fermés, il revoyait les orbes bleus du bébé qu'était le jeune Emrys qui le fixaient avec intensité... et, en retenant un sanglot, l'image de Merlin agenouillé à ses côtés s'invita dans sa mémoire... c'était il y a bien longtemps, un jour où, en lisant une histoire, il se souvint lui avoir souri,... c'était un Merlin plein d'imagination qui lui avait tout simplement appris que la vie pouvait être réécrite...

« Qu'ai-je donc fait ?... je m'en veux si tu savais... » Contrairement à lui, Arthur avait grandi en refusant d'apprendre ce que aimer pouvait signifier et, en continuant ses plaintes, il s'en voulait de l'avoir détesté à sa naissance.

« Je suis désolé,... j'aurais dû te sourire,... j'aurais dû te serrer dans mes bras,... » En frappant de sa paume d'une main le plancher, il n'avait jamais eu aussi mal qu'à cet instant et, rempli de remord, il connaissait le prix de son arrogance.

« J'aurais dû me taire avant de te connaitre,... j'aurais dû ouvrir mes yeux,... » Merlin était ici et, maintenant, il ne le sera plus... A cette pensée, son cœur sembla se déchirer...

« Pardonne-moi,... si tu savais comme j'ai eu tort,... » Arthur réalisait tardivement qu'il avait besoin de lui,... besoin de le sentir près de lui puis, en s'adossant contre le mur, il comprit... qu'il était tombé amoureux...

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Durant le trajet, Merlin qui désirait tourner la page, discuta avec son père. La conversation ne plaisait pas du tout à Gauvain qui lui décochait, par moments, des regards en biais.

— Tu es sûr, mon fils ? questionna Balinor en fixant son fils ainé.

— Oui, père,... répondit le prince, je veux arrêter la médecine,... je veux soutenir nos chevaliers aux combats, insista-t-il en plantant ses yeux déterminés dans ceux de son père.

— Cela fait un moment que tu n'as pas repris un entrainement... commença le plus âgé.

— Père, coupa froidement son fils, Gauvain sera là pour m'y entrainer,... dit-il en croisant le regard dépité de son ami,... et sire Elyan saura aussi m'apprendre à l'art du corps-à-corps...

Gauvain n'aimait pas du tout la tournure de cette situation : Merlin sur un champ de bataille ? Il savait qu'il n'allait pas bien mais, de là, à aller affronter des hommes bourrus et hargneux,... il se demandait si le prince n'était pas subitement suicidaire ! Le souffle coupé par toute cette conversation dont il n'aurait jamais cru un jour être témoin, il pouvait comprendre l'inquiétude du roi.

— Tu devrais plutôt penser à ton avenir en tant que souverain, coupa le chevalier qui soutenait le regard noir de son jeune interlocuteur.

— Non ! s'exclama Merlin, Père,... dit-il en se jetant sur lui, j'ai déjà discuté de cela avec Mordred,... je ne veux pas du trône ! Je lui ai toujours dit que ma place serait ailleurs qu'au royaume !...

Parce qu'il avait imaginé qu'à sa majorité, il serait avec... l'homme qui lui avait longtemps pris son cœur mais, la vérité était tout autre. A cette pensée, un voile de tristesse traversa ses yeux bleus parce qu'il y avait tellement cru que, finalement, la guerre ne devenait qu'une échappatoire : oublier

qu'un jour il avait aimé,... simplement oublier Arthur. Que lui restait-il comme solution ? De la vision de Nimueh, la vie à Camelot le détruirait à petit feu et, en se reprenant, il préférait se battre pour une bonne cause qui lui paraissait juste que de mourir dans un coin du château du jeune Pendragon.

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Léon, inquiet, recherchait le jeune Pendragon qui restait introuvable depuis le départ de Merlin. Personne ne le croisa et, en espérant qu'il n'avait pas fait de bêtise, bien que ce ne soit pas son genre, le chevalier avait besoin de se rassurer et de le savoir dans l'enceinte du royaume. Cependant, la nuit tombée, personne ne l'avait toujours pas revu. Pour la énième fois, il refit un tour dans la chambre du prince et, en se traitant d'imbécile, il n'allait pas réapparaitre tout simplement parce qu'il revenait sans arrêt au même endroit.

Ce n'est qu'en fixant la porte voisine qu'il entra dans la chambre où Merlin avait séjourné. Sans faire de bruit, il s'approcha du lit en apercevant une ombre au-dessus et, à la lueur de la lune, un noeud à la gorge, il découvrait une autre facette d'Arthur. Allongé en position de foetus, il tenait fortement entre ses bras un oreiller. Lorsqu'il s'avança encore plus, il discerna des traces d'humidité sur le visage habituellement froid du jeune homme et, en se mordillant une lèvre, il retrouvait le jeune Arthur qui, autrefois, se recroquevillait ainsi quand, quelques choses le perturbaient. C'était juste un homme vulnérable. S'était-il rendu compte qu'il l'avait perdu ?

Pour Léon, tout cela était irrattrapable. Merlin les avait quittés avec le regard noir et, dans ses yeux, il ne percevait plus aucune chaleur. Son prince n'avait rien fait pour améliorer la situation et, en soupirant, il ne savait même plus ce qu'il devait penser d'Arthur. Alors, en le regardant dormir comme un enfant, il sourit malgré lui. L'oreiller semblait bien blotti contre le torse du jeune prince et, à l'image d'un bébé qui gardait près de lui un trésor, le visage soudainement enfoui contre l'objet, il vit ce dernier le renifler en même temps que sa tête fut prise de quelques spammes.

« Ce n'était que pour ça, Arthur ? dit-il en lui caressant les cheveux,... tu t'es caché pour le pleurer... »

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Trois mois s'écoulèrent différemment pour ces deux princes. Merlin s'entrainait jour après jour en s'améliorant sous les regards médusés de Gauvain et d'Elyan. Il persévérait à un point qu'il devenait aussi bon que ses ainés qui, eux au contraire, s'inquiétaient pour le jeune homme. Il était devenu plus distant et plus ferme. La douceur s'était envolée le jour de son retour. Evidemment, il avait repris du poil de la bête mais, plus le temps avançait et plus, il se forgeait un sale caractère.

Gauvain ne le voyait plus sourire et, même son frère Mordred semblait avoir perdu celui qui passait les matinées à rire avec lui. Un jour, Merlin avait été trop loin dans ses propos. Bien qu'ils aient qu'un an d'écart, Mordred était, autrefois, le plus fort des deux. Or, depuis que Merlin était revenu de Camelot, il agissait comme le pire des imbéciles. Ce matin-là, son jeune frère était content et, le cœur palpitant de gaité, il retrouva son ainé sur le terrain d'entrainement.

— Merlin ! s'écria-t-il pour qu'il fasse une pause.

— Oui, qui y a-t-il ? demanda-t-il une main sur le torse en courant jusqu'à lui.

— J'aurais une personne à te présenter dans une semaine !

— Et ? continua-t-il d'un ton détaché tout en reprenant un souffle régulier.

— Elle s'appelle Morgana, c'est la fille du roi Lefay et,... dit-il en lui décochant un coup de main sur l'épaule,... étant mon grand-frère, j'aimerais vraiment te la présenter !

Gauvain qui considérait la scène d'un mauvais œil , crut bon d'intervenir en écoutant la réponse du prince ainé :

— Bien,... si cela peut te faire plaisir,... dit-il avec dédain,... j'espère pour toi qu'elle t'aime,...

— Pourquoi me demandes-tu cela ? bégaya le plus jeune en le fixant de ses yeux gris,... bien sûr qu'elle m'aime...

— En es-tu certain ? reprit froidement Merlin en le toisant de toute sa hauteur.

— Oui, marmonna soudainement le plus jeune qui frissonna à sa question...

— Une femme,... rien de tel pour te manipuler à souhait, répondit-il avec détermination,... et, un homme, reprit-il en riant amèrement,... ne sont que des vauriens qui ne cherchent qu'à t'affaiblir ou pire, qu'à te prouver leur superiorité...

— Merlin ! coupa le chevalier.

— Ce n'est que la vérité ! tonna agressivement Merlin en tournant légèrement ses yeux sombres sur son meilleur ami avant de les planter à nouveau sur ceux de son jeune frère.

Le regard extrêmement brillant de Mordred ne le rendit pas plus raisonnable et, Gauvain attristé, le regarda s'éloigner les larmes rageusement bloquées aux coins des yeux.

— Bon,... reprit Merlin comme si de rien n'était, où en étions-nous ?

Gauvain n'aimait pas ce Merlin ! Gauvain haïssait cet arrogant gamin ! Gauvain avait envie de lui donner une raclée ! Gauvain voulait que son Merlin revienne !

— Tu ne penses pas que tu as été loin avec ton frère ? demanda le chevalier en croisant les yeux, somme toujours, sombre du prince.

— Non, répondit Merlin en s'approchant de lui puis, en insistant sur chacun de ses mots, il ajouta d'une voix moqueuse,... il vaut mieux qu'il apprenne assez vite qu'aimer, ce n'est que des idioties que les adultes racontent pour faire rêver les enfants !

Le chevalier serrait méchamment des dents tout comme ses poings qui étaient prêts à s'abattre sur le joli visage de son interlocuteur.

— Tu as tort Merlin ! s'écria-t-il.

— Ne me dis pas ce qui est bien ou pas ! renchérit le prince en le toisant,... je me suis déplacé ! J'ai vu ! J'ai entendu ! cingla-t-il nerveusement comme si tout cela s'était passé la veille,... et, j'ai SUPPORTE ! finit-il par hurler...

Gauvain sentait que le masque de ce dernier commençait à se briser.

— Tu me l'as dit toi-même que tu l'aimes,...

Merlin, le regard brutalement assassin, pointa de son index le torse de son vis-à-vis et, d'une colère non contenue, il grinça :

— Ne me rappelle plus jamais ! Ô non, jamais, à quel point j'ai été stupide de croire en ces choses-là !

— Merlin ! tonna Gauvain en lui saisissant sa main, ça fait plus d'une saison ! Combien de temps cela va-t-il durer ? Hein ! Vas-tu cesser de tourmenter le monde parce...

— Je ne tourmente personne ! s'essouffla le plus jeune en retirant violemment sa main, je n'ai plus rien d'autre à faire ! Je ne fais que ce qu'il me reste de mieux à faire ! Et comme tous les hommes, je préfère partir en guerre que de me morfondre pour des futilités qui n'ont plus aucune importance !

— De grâce Merlin ! Tais-toi ! coupa Gauvain excédé par ses dires.

— Si Mordred se sent le cœur de supporter un sentiment qui n'existe pas ! reprit plus vivement Merlin,... grand bien lui fasse !

Gauvain, qui ne voulait plus rien entendre, posa seulement une main amicale sur l'épaule de son prince et, en plongeant ses yeux remplis de déceptions, il lui murmura d'une voix basse :

— Où est passé mon Merlin...

— JE suis toujours là ! répondit froidement le jeune Emrys.

— Non, dit-il en secouant la tête...

Sans en ajouter, le chevalier lui tourna le dos et, en désirant l'abandonner sur le terrain, ce dernier l'empoigna fortement. En pivotant sur lui-même, Gauvain aurait juré retrouver un peu de son jeune prince. Le regard brillant de celui-ci lui dévoila, le temps d'une seconde, toute la tristesse de sa blessure qui ne s'effacera qu'avec le temps...

— Je,... bredouilla Merlin...

Le chevalier espérait le retrouver et, aujourd'hui, il avait peut-être une infime petite chance.

— J'ai vu... souffla difficilement le plus jeune.

— Qu'as-tu vu ?

— Ce qui m'attendait si,... dit-il en contemplant le sol,... je me mariais avec lui et,...

Le jeune Emrys voulait lui dire et, tel un ignorant, il ne pensait pas que le dire à voix haute le bouleverserait autant.

— Arthur ne me regarderait pas,... dit-il en laissant ses larmes si longtemps conservées couler sur ses joues,... il batifolerait avec toutes les servantes,... continua-t-il en sanglotant,... il me laissait mourir...

Comment la douleur pouvait être encore aussi forte ? Il pensait qu'en tentant d'oublier ces mauvais jours, il n'en souffrirait plus mais, c'était le contraire : son cœur se déchirait encore plus. Face à Gauvain qui lui demanda d'où il avait pu voir cela, il sécha rageusement ses larmes en lui répondant d'un ton redevenu glacial :

— Sa tante ! Nimueh ! »

Le chevalier le regarda s'en aller pendant qu'il devait absolument en discuter avec sa mère.

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Léon devenait de plus en plus inquiet pour son prince. Ce dernier ne mangeait presque plus et, en l'observant, il voyait Arthur qui ne quittait plus sa fenêtre comme s'il s'attendait au retour imminent de Merlin. L'oreiller toujours entre ses bras, le premier mois, le prince le gardait précieusement tout contre lui. Au début, le chevalier se disait que cela lui passerait mais, force était de constater que le jeune Pendragon aimait le jeune prince d'Albion.

Arthur savait qu'il l'avait perdu un droit sur Merlin... et, il admettait cruellement sa sentence. Il n'avait pas été tendre avec lui alors, il ne pouvait que s'en prendre à sa propre personne.

Le temps défila et, avec le soutien de Léon, il tenta d'enfouir tout cela au fond de lui pendant que la journée se déroulait lentement à son grand désarroi. Il s'entrainait et, le regard vide d'éclat, il s'occupait de ses devoirs en tant que futur héritier du trône. Ce n'était que le soir qu'il ne pensait qu'à lui. Il dormait au milieu de ses regrets... qui le rongeaient jour après jour.

Un soir, en ratant un repas en fin d'été, sa mère, inquiète par son comportement alla le trouver dans sa chambre. Jusqu'ici, elle n'avait rien dit. Elle supposait que leur décision respective avait été décidée d'un commun accord et, au fil du temps en le connaissant, elle comprit que son enfant cachait les sentiments qu'il éprouvait pour le prince d'Albion. Elle n'avait pas cru les servantes lorsque celles-ci lui rapportaient que le prince leur interdisait de laver l'oreiller... et, cet étrange objet lui rappela un vieux foulard qu'Arthur avait gardé auprès de lui durant ses quatre premières années de sa vie.

— Il te manque, lui demanda-t-elle en s'asseyant au bord de son lit.

Le jeune Pendragon ne leva pas son regard. Il préféra détourner ses yeux à l'opposé de ceux de sa mère pour qu'elle ne s'aperçoive pas à quel point il était tiraillé. Elle garda le silence en contemplant son dos puis, son regard s'attarda sur le livre que son fils continuait à conserver malgré l'état de décomposition de celui-ci.

— Tiens, ce n'est pas le livre dont Merlin a arraché les pages ?

Elle se souvint de ce jour où, encore adolescent, son fils lui rapporta le livre d'un air triomphant, en lui disant le regard brillant :

— Mère ! Y a un petit garçon qui m'a dit d'écrire la fin de l'histoire si elle était trop triste pour moi !

Elle se remémorait encore de l'étonnement qui s'afficha sur son visage lorsqu'elle lui rappela que c'était son futur époux. Le jour où Arthur avait appris que sa promise était un garçon, il était tellement déçu qu'il en avait même oublié jusqu'à son nom... mais, à quatorze ans, il s'en souvenait maintenant...

Ce dernier roula prestement en reprenant l'objet de ses mains et, en la regardant, il lui demanda :

— Est-ce que c'est vrai qu'un Emrys et un Pendragon se sont aimés ?

— Oui,...

— Pourquoi personne ne me l'a dit ?

— Ton père te l'a raconté le soir où tu as su que Merlin était un garçon...

— Je ne m'en souviens plus, souffla-t-il avec regret en enfouissant son visage sur son oreiller...

Un silence s'invita à nouveau et, sans rien soutirer de plus à son fils, elle l'embrassa en lui murmurant qu'il devait seulement lui avouer ce qu'il ressentait pour lui... mais, Arthur savait que cela serait dure,... lamentablement très difficile...

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Gauvain discuta avec sa mère et, de fil en aiguille, il comprit enfin de quoi lui parler Merlin.

— Est-ce que tout ce qu'il a pu voir est vrai ? demanda-t-il avec espoir.

— Bien sûr que non,... répondit Cassie, elle a juste manipulé un futur pour qu'il s'éloigne d'Arthur...

— As-tu eu des nouvelles de Lancelot, reprit son fils,... et de...

— Léon ?

Les yeux baissés, il se mordit la lèvre avant de la regarder :

— Oui,...

— Ils ont essayé de la localiser mais, elle leur échappe toujours,... dit-elle en lui caressant la joue, mais, j'ai plus d'un tour dans mon sac,... si, elle croit avoir gagné ! Elle est loin de me connaitre !

— Hum,... je te reconnais bien là, mère ! dit-il en lui souriant car, si elle prenait les choses en mains alors, peut-être, Merlin redeviendra celui qu'il était avant...

— Ah ! Oui ! rajouta sa mère,... Léon se meurt d'amour pour toi,... dit-elle en lui faisant un clin d'œil ...

— Mère ! s'outra-t-il devant le comportement de cette dernière.

Après cette courte discussion, il fut interpellé par Mordred qui arriva, essoufflé et le regard paniqué, à sa hauteur :

— Gauvain ! Votre majesté a besoin de vous et des chevaliers dans la salle du trône !

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Lorsqu'il pénétra dans la salle, il fut surpris de voir Merlin porter son armure et, en pleine conversation de tactique avec le roi, Elyan lui chuchota :

— Le royaume de Lefay est attaqué par les hommes de Cendred, il demande assistance...

Gauvain hocha de la tête puis, en croisant le regard déterminé de Merlin, il coupa :

— Sire, êtes-vous certains de vouloir y aller ?

— Oseriez-vous mettre en doute mes compétences ? cingla le jeune prince...

— Evidemment que non,... bafouilla-t-il,... mais, je serais rassuré de...

— De quoi ! coupa furieusement Merlin dont les yeux parurent soudainement le clouer sur places,... le premier qui remet en question ma place parmi vous ! qu'il se fasse immédiatement connaitre ! rumina-t-il froidement en dévisageant l'assemblée.

Le jeune prince jeta un regard glacial à son père qui, loin d'être touché, préféra se taire puis, devant le silence, il ajouta :

— Parfait, dans ce cas ! Hâtons-nous !... dit Merlin en sortant de la pièce, suivi de gardes et de ses chevaliers.

— Ne vous en faites pas pour lui, votre majesté, chuchota Gauvain en le fixant.

— Je ne m'inquiète pas pour lui,... souffla le roi,... c'est plutôt pour les hommes de Cendred,... quand il n'y aura plus personne,... qui ira-t-il trouver pour rabattre sa colère...

Balinor aperçut les yeux interrogateurs du chevalier et, en soupirant, il lui dit d'un ton calme :

— J'étais comme lui à son âge,... quand j'étais contrarié ou blessé, j'allais souvent au-devant des ennuis pour assoiffer ma rage... et, Merlin a besoin d'évacuer tout ça...

— Vous saviez qu'il n'allait pas bien ?

— Bien sûr ! C'est mon fils,... répondit Balinor,... alors, veillez bien sur lui... dit-il avant d'ajouter l'air de rien, et sur Arthur...

Gauvain roula des yeux en écoutant le nom du prince de Camelot.

— Oui,... Le roi Lefay a demandé notre aide ainsi que celle du roi Uther...

Sur ce, il rejoignit les autres chevaliers en priant qu'ils ne tombent pas sur le jeune Pendragon... Ce serait la cerise sur le gâteau que Merlin saute sur Arthur pour l'étriper ! Non, se disait Gauvain en grimaçant, son prince n'agirait jamais de la sorte... mais, bon, il préférait tout de même garder un œil sur lui,... ne sait-on jamais !

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Arthur, accompagné de quelques gardes et de chevaliers, arriva au point de chute, sous la demande du roi Lefay. Quelques hommes de ce dernier, mené par le prince Bohort, s'approchèrent de lui en se présentant mutuellement.

— Sire, content d'avoir votre aide,... dit le fils du roi Lefay en le saluant.

— Faites-nous savoir ce qui l'en est de tout cela, répondit le jeune Pendragon en balayant les alentours de son regard scrutateur.

Les hauts gradés des deux camps se mirent autour d'un feu pendant que certains faisaient une ronde.

— Avant de commencer, j'attends aussi le soutien de l'armée du royaume d'Albion... fit savoir le prince Bohort.

En écoutant ces mots, Arthur dévisagea Léon qui lui fit comprendre qu'il n'était pas au courant. Le cœur palpitant, il entendit la fin de la phrase :

— Il sera mené par leur chevalier Gauvain et de leur prince Merlin...

— Pourquoi avoir quémandé notre aide si les chevaliers d'Albion venaient ? questionna Arthur qui ne se sentait pas prêt de revoir Merlin.

Il avait réussi, durant ce dernier mois à l'éloigner de ses pensées et, aujourd'hui, il allait surement en avoir le cœur net mais, les paroles suivantes le poignardèrent si profondément qu'il en eut le souffle coupé :

— Nous avions besoin de repousser notre ennemi commun car mon père est souffrant et, le soutien d'Albion est aussi primordial pour concrétiser les fiançailles de leur prince et de ma sœur, Morgana...

Le visage impassible, le jeune Pendragon resta muet devant cette révélation et, en réfléchissant, il n'osa pas se retourner lorsque Perceval le prévint de l'arrivée du troisième camp. Dos aux autres, les mains tremblantes, il entendit la voix du jeune Emrys et, lamentablement, cette voix qui l'avait énervée le premier jour de sa venue à Camelot, lui fit l'effet d'une flèche en pleine poitrine.

— Messire ! dit Merlin en serrant une poigne de Bohort, comment cela se présente-t-il ?

— Aux dernières nouvelles, les gardes de Cendred sont encore à quelques marches de nous, dit-il en lui souriant, mais, avant toute chose, je tenais à vous féliciter !

Devant les yeux ronds de ce dernier, le jeune prince Lefay, ajouta :

— Pour faire bientôt partie de la famille,... vous savez pour les fiançailles de...

— Ah ! Oui, c'est vrai, où avais-je la tête, coupa-t-il en reconnaissant subitement Arthur qui n'avait pas bougé d'un poil,... je vous prie de m'excuser, dit-il en voulant le rejoindre mais, il fut interrompu par l'attaque des hommes ennemis.

...

Le vent soufflait avec violence comme s'il tenait à repousser les adversaires de ses airs froids et brusques. Les premières feuilles mortes s'envolaient au rythme des coups de lame qui s'entrechoquaient bruyamment entre elles. Les cris et les gémissements des hommes qui tombaient à terre se firent de moins en moins ardents. Gauvain gardait un œil sur son prince pendant que les hommes de Cendred en sous nombre, commencèrent à tressaillir.

Merlin, ravi de pouvoir mettre en œuvre son apprentissage, braquait, esquivait et plantait sa lame sur ses hommes. Un regard à Bohort, ce dernier murmura en lui collant le dos :

— Je ne vous savais pas aussi coriace, sire... le taquina-t-il en parant une attaque...

— Et, encore, vous n'avez rien vu !

Le combat, victorieux, les derniers hommes de Cendred battirent en retraite. Le corps courbaturé, Bohort se tourna sur son futur beau-frère et, en lui empoignant une main, Merlin, déçu que la bataille se finisse, se décontracta quelques secondes en fixant le ciel azur. En sachant que le jeune Pendragon se battait de son côté, il enrageait de le savoir si près de lui alors qu'il faisait tout son possible pour l'effacer de sa mémoire. Il passa une main sur son front transpirant quand, soudain, il distingua un dernier soldat adverse qui s'élança sur son ami. Merlin lui donna un coup d'épaule pour le pousser et, la colère toujours ancrée en lui, il esquiva un coup avant d'enfoncer durement sa lame sur le torse de ce dernier.

Le souffle court, quand le calme revint, il vit Arthur enfin s'approcher de lui et, en le toisant, celui-ci se permit de le féliciter en toute courtoisie :

— Bonne parade...

— Ah, ouais ? cingla-t-il en inclinant le visage puis, en position d'attaque, sous le regard médusé de tous les hommes, il lui tonna,... voyons ce que vous valez !

Sur ces mots, il s'élança l'épée haute et prête à s'abattre sur Arthur qui esquiva le coup.

— Hé !

Cependant, le jeune Pendragon ne put continuer à parler lorsqu'un autre coup arriva sur lui. Les lames se frottant l'une contre l'autre, Arthur décela une lueur de rancune contre lui. Etait-ce le moment des comptes ? Peu importait, si le prince d'Albion lui en voulait alors, ce devait être ici et maintenant que les choses devaient être mise au clair.

— Pourquoi vous en prenez-vous à moi ainsi ? s'écria-t-il,... que vous ai-je donc fait ? Le mariage est officiellement annulé !

— Et alors ? tonna Merlin en faisant impitoyablement glisser sa lame contre la sienne avant de se repositionner face à lui,... de quoi avez-vous peur, sire ? dit-il d'une voix moqueuse.

— Si vous avez des choses à me reprocher, dites-le ! Nous sommes adultes !

Or, Merlin revoyait toujours le regard noir de ce dernier hanté ses nuits où les gémissements des servantes lui parvenaient encore aux oreilles. Cette colère, il le savait,... elle ne s'estompera pas,... elle ne le quittera jamais,... tout l'amour qu'il avait soigneusement gardé pour cet homme n'était qu'un poison,... un horrible poison qui le tuait autant à petit feu que s'il s'était marié comme prévu ! Il ne voulait pas être son pantin ! Il devait l'affronter ! Il désirait le haïr pour tout le mal qu'il avait subi par sa faute !

— Oh, voyez-vous cela ! fulmina Merlin en trainant le bout de son épée contre la terre molle,... n'est-ce pas vous qui disiez que « vous ne risqueriez jamais de faire quoi que ce soit avec mon corps !... » brailla-t-il pour retenir la douleur qui sembla lui transpercer la poitrine.

— Pardonnez-moi mes erreurs, tenta le jeune Pendragon qui regrettait amèrement ces mots.

— Vous regrettez ?... pesta rageusement Merlin en lui décochant un regard sombre...

— Oui ! s'écria Arthur.

— Vous pensez que vos excuses ont la moindre valeur à mes yeux ! hurla-t-il en balayant sa lame devant lui.

— Je vous prie de me pardonner ! s'exclama Arthur en faisant deux pas à reculons...

Immobile, le jeune Emrys ne le lâcha pas de ses yeux bleus remplis d'éclairs et, en abaissant son arme, il reprit froidement :

— Comment vous croire quand, au lendemain de mon arrivée, vous étiez dans les bras d'une autre ! Quelle faute ai-je commis pour mériter une telle humiliation ! Comment vous croire quand, le jour où nous nous sommes fait attaquer au lac, j'ai été blessé et,... dit-il la rage au ventre à ce souvenir poignant,... quand le soir même, j'entends de la bouche de votre chevalier qu'avec une certaine Lady vous aviez réussi à la défendre de quatre adversaires !

La respiration saccadée, Merlin souffrait... Arthur l'avait tant blessé que plus aucune de ses paroles n'avait de poids. Il y avait tellement de colère en lui qu'il devait au moins les dire ! Les lui reprocher, ne serait-ce que pour apaiser son cœur qui, malgré lui, continuait à battre avec force pour cet homme... Mais, qui était-il pour lui avoir volé son âme ? Qui était-il pour lui avoir entièrement dérobé son cœur quand, lui, il ne désirait que le haïr encore davantage ? !

— Comment vous croire ! maudit-il en conservant ses larmes au bord des yeux,... quand votre servante préférée est tombée enceinte !

Arthur écoutait ses plaintes et, le corps chancelant, il ne pensait pas que ces mots le briseraient. Du tort, il en avait et, sans se le cacher, il n'avait rien fait pour lui montrer qu'il tenait à lui,... tout se retournait inévitablement contre sa personne et, il ne pouvait pas l'en blâmer. La gorge trop nouée, il se risqua de rétablir certaines vérités :

— C'est vrai, au lac,... je, ...

— Vous ! Quoi ! Sire ! cingla Merlin en s'approchant méchamment de lui,... allez-y, je vous écoute ! continua-t-il en le jugeant,... notre mariage vous a tellement répugné que vous vous êtes dit que ce ne serait pas grave si j'étais blessé ! Que de cette manière, je rentrerais plus vite chez moi !

Le jeune Pendragon vit dans les yeux bleus de Merlin une peine innommable... toute la déception qu'il représentait à cette seconde...

— Non ! reprit Arthur avec force, j'avais justement eu peur pour vous !... que j'ai eu du mal à garder mon sang-froid !

— Vous mentez !

— C'est la vérité ! continua-t-il en sentant la voix de son interlocuteur vibrée,... avec Lady Viviane ce n'était qu'un devoir mais, vous ! Vous ! Ce n'était pas la même chose !

— Cessez de me prendre pour un idiot !

— Je n'ai jamais eu de rapport charnel avec une quelle conque servante !

L'image d'Arthur enlaçant Guenièvre s'interposa et, en hurlant de cette trahison, il leva son épée prête à le frapper :

— Le premier jour ! Le premier jour, vous êtes allé la voir quand ! cria-t-il le visage rouge par ses émotions dévastatrices et, la gorge brulées par ses cris, il finit par hoqueter,... moi !... Moi !... J'étais dans... votre lit ! Comment... avez-vous pu... me faire ça !... Ça... à moi ! Je n'ai plus... aucune confiance en... vos paroles !

La voix brisée, Merlin, déçu, le vit parer son coup. Or, réactif en balayant son pied, il renversa Arthur à terre et, le corps rempli d'une telle fureur, il avait envie de le planter ! Envie de le voir souffrir autant qu'il avait souffert par sa faute! Il n'y avait qu'une fine séparation entre l'amour et la haine... et, aujourd'hui, Merlin en prenait conscience parce que son cœur saignait,... encore et toujours,... parce qu'il l'aimait !

— Merlin ! tonnèrent enfin Lancelot et Gauvain pour qu'il se stoppe.

Le regard baigné de larmes, le jeune Emrys releva subitement son visage et les observa un instant puis, en secouant la tête, il reporta ses yeux noirs sur le jeune Pendragon. Le souffle extrêmement entrecoupé, au moment où les chevaliers hurlèrent un « NON ! » Merlin enfonça son épée avec rage.

Arthur, accoudé, au sol, crut mourir devant la haine méritée du jeune prince et, sans fermer les yeux, il suivit la lame se planter à côté de sa tête. La respiration coupée, il savait... il venait définitivement de le perdre.

— Si je vous revois ! le menaça le jeune Emrys,... je vous promets que ma lame ne vous ratera pas ! fulmina-t-il en remontant à cheval.

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Parallèlement, durant le face à face houleux des deux jeunes hommes, Gauvain s'approcha de Lancelot pour s'entretenir avec lui.

— Ma mère m'a dit que vous recherchiez activement Nimueh ?

— Oui, souffla-t-il sans lâcher du regard les princes,... elle nous échappe à chaque fois que nous sommes à deux doigts de l'attraper...

Gauvain ouvrit un petit sac où se trouvaient quelques tourmalines noires polies et, en les tendant au chevalier, il déglutit en croisant le regard interrogateur de Léon.

— A quoi cela va-t-il servir ? coupa ce dernier.

— En vous approchant assez près d'elle, ces pierres absorberont ses pouvoirs...

Lancelot les prit en le remerciant puis, après un dernier regard à Arthur, il demanda des nouvelles de Cassie.

— Elle va bien,... répondit-il, troublé, par son soudain attachement à sa mère...

Gauvain lui emboita le pas, en espérant s'éloigner de Léon qui, en le faisant frissonner, lui prit la main. Telle une brulure, il l'enleva sans le regarder en lui murmurant :

— Je ne pense pas que cet endroit soit approprié pour une...

Il n'eut pas le temps de finir que l'ainé le blottit tout contre lui.

— Tu me manques,... souffla Léon à son oreille.

Les yeux fermés, le plus jeune aimait sa spontanéité et, le corps tremblant, il savoura la chaleur de ce dernier mais, en entendant la voix colérique de Merlin, il s'écarta vivement de lui en tournant son visage sur son prince. Déchiré par la mésentente de ces deux jeunes hommes, il fit face à Léon en lui chuchotant :

— Je suis désolé,...

Cependant, le chevalier de Camelot s'approcha dangereusement de lui et, en posant une main à son épaule, il lui avoua :

— Je t'aime,...

Ce fut à ce moment qu'il hurla après Merlin. Les mains tremblantes, il croisa le regard blessé et ténébreux de son prince qui, en le faisant sursauter d'effroi, abattit violemment sa lame en crachant sa peine. Les jambes flageolantes, Gauvain déglutit en apercevant le jeune Pendragon se relever puis, en se tournant sur Léon, il empoigna seulement le bras de ce dernier et, en resserrant ses doigts quelques instants, il l'abandonna sans lui donner de réponse.

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Tapie dans l'ombre, elle sentait la colère monter jusqu'à sa poitrine ! Comment ce petit morveux n'avait-il pas pu le tuer ? Il aurait dû le planter ! Il aurait dû le tuer ! Elle rageait intérieurement et, si, l'amour que Merlin portait à Arthur était infaillible alors, le sourire amusé aux coins des lèvres, elle fera en sorte que le jeune Pendragon meure d'une autre façon...

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Tard dans la nuit, lorsqu'Arthur pénétra dans sa chambre, le corps courbaturé, il aperçut sa tante au pas de sa porte.

— Nimueh ?

— Bonsoir, sire,... cela faisait longtemps mon garçon,... murmura-t-elle en s'avançant pour le détailler.

— Mère sait que vous êtes revenue ? demanda-t-il en la serrant dans bras.

Il savait que sa mère ne s'entendait plus vraiment avec cette dernière mais, il n'avait jamais su la raison de leur querelle.

— Oui, mentit-elle, d'ailleurs c'est elle qui m'a fait venir...

— Ah... s'étonna-t-il de ses yeux ronds.

— Oui, elle m'a dit que mon neveu était tristement amoureux...

Arthur resta immobile au milieu de sa chambre puis, muet, il l'écouta :

— Tu sais, dit-elle d'un air qu'elle se voulut plein de mystère,... il paraît qu'en sautant du haut de la falaise,... les amants éternels te rendront la personne que tu aimes telle qu'elle était...

Il y avait dans son intonation quelque chose qui ne lui plaisait pas mais, en feignant la surprise, il demanda :

— Mais,... c'est de ma faute si Merlin a changé ! Et,... je ne crois pas en eux ! Ce ne sont que des histoires ! s'exclama-t-il.

— Pourtant c'est la vérité mais, dit-elle avec des yeux qui tentaient de refléter de l'incompréhension,... le plus troublant est que ces deux hommes vous ressemblent, tenez, regardez par vous-même...

Arthur prit le tableau entre ses mains et, le cœur palpitant, il dut admettre que le couple d'hommes leur ressemblait. Seule la couleur des yeux les différencierait car, les leurs étaient gris perle. Peut-être que s'il demandait aux amants de réaliser son voeu,... peut-être que Merlin reviendra... Comme un enfant qui avait besoin de croire en quelque chose de plus puissant que lui, il se surprit d'avoir foi en cette vieille légende.

— Que dois-je faire ? demanda-t-il en oubliant le doute qu'elle lui insufflait quelques secondes auparavant...

— Tu dois juste sauter d'en haut en hurlant ton souhait...

Elle le quitta en lui demandant de ne rien dire à sa mère et, en s'allongeant sur son lit, il réfléchissait sur ce saut... Toutes ses excuses s'étaient avorté et, en y mettant tous ses regrets, Merlin n'avait plus confiance en lui. L'oreiller entre ses bras, il ne lui en voulait pas, après tout, il reconnaissait l'avoir jugé avant même de le connaitre... Alors, s'il sautait... "Peut-être, m'aimera-t-il ?" se demandait-il en fermant les yeux.

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Elle marchait lentement dans les bois et, le sourire aux lèvres, comme Merlin continuait à l'aimer malgré toute la haine qu'elle lui avait mise en tête, elle savait que son neveu serait plus facile à manipuler. Il lui suffirait juste d'attendre patiemment qu'il saute et, en ricanant froidement, elle fixa le ciel sombre en se disant que la mort de celui-ci rendra Uther encore plus abattu et, elle aura juste à accuser le jeune Emrys !

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A suivre, mercredi : Chapitre 6 / Le saut


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